Sortir de la zone franc :

velléité d'indépendance ou chantage pour rester au pouvoir ?

 

 

 

Depuis quelques semaines, une rumeur persistante attribue au Trésor français le projet de régler la gestion catastrophique de certaines économies des pays de la zone franc. La décision, si elle devait intervenir, aboutirait à la réévaluation du franc Cfa de l'UEMOA où les économies de la zone étant relativement bien gérées et à la dévaluation de franc CFA de la CEMAC où les économies sont sinistrées. Par ailleurs celle-ci consacrerait la différenciation et la séparation définitive des deux zones monétaires (voir la carte).

 

Image 1. La zone franc CFA

 

C'est l'occasion pour certains chefs d'État et des "Think Tank" de remettre sur le tapis la lancinante question du franc CFA qui, selon eux, étouffent les économies de l'Afrique francophone. Toutes choses égales par ailleurs, cette question n'est pas loin de rappeler celle concomitante de la diversification de l'économie. Comme un serpent de mer, elle ne revient au devant de l'actualité que pendant la période des vaches maigres correspondant au reflux de la croissance économique, des recettes publiques et à la résurgence des difficultés économiques, politiques et sociales.

Diantre pourquoi "demandent-ils de sortir du franc Cfa" alors qu'ils "se disent souverains". " Ils se disent fils de Dieu mais pourquoi demandent-ils le pain et le vin comme des vulgaires vagabonds ?" asserte un proverbe hongrois. Les responsables politiques africains aiment  rappeler à la communauté internationale que leurs pays sont souverains et qu'ils ne tolèrent pas la moindre ingérence dans leurs affaires.

Nous l'avons écrit plus d'une fois ici. La polémique sur le franc Cfa est un faux débat. Quand on se dit souverain, on n'a pas besoin de l'autorisation de quiconque pour partir. Après, c'est le grand saut dans l'inconnu; il faut en assumer les conséquences.

En Guinée, Sékou Touré l'a fait en créant, le 1er mars 1960, le franc guinéen et  la Banque de la République de Guinée, qui sera responsable de son émission et qui sera aussi responsable d’accorder des crédits aux entreprises.

Au Mali, Modibo Kéita a tenté l'expérience ; en effet, entre le 1er juillet 1962 et le 1er juillet 1984, le pays a eu sa propre monnaie, le franc malien qui avait remplacé le franc Cfa. La Mauritanie a créé sa monnaie nationale, le "Ougaya" en 1973. La même année Madagascar quitte la zone franc, crée la Banque centrale de Madagascar et bat sa propre monnaie. Au moment de leur indépendance, les anciennes colonies belges (Burundi, Congo Belge et Rwanda) et portugaises (Angola, Guinée Bissau et Cabo Verde, Mozambique et São Tomé & Príncipe) ont créé leur propre monnaie. Le Ghana, le Nigeria, le Kenya, le Zimbabwe, les pays du Maghreb, l'Éthiopie, etc., ont leur monnaie nationale. Cependant la vicissitude de ces monnaies est diverse. Par exemple entre la politique monétaire et fiscale du Rwanda, celle du Zimbabwe et celle de la République démocratique du Congo, il existe un fossé abyssal.

La cas du Rwanda

Au lendemain du génocide qui a fait environ 800.000 morts en 1994,  le Rwanda était exsangue; personne n'aurait parié un sou sur son avenir. Et pourtant ce pays a spectaculairement remonté la pente. Le Rwanda a connu une croissance moyenne de 7 % par an ces vingt dernières années. Il a une réputation de pays sûr, bien géré et peu corrompu. Le taux de pauvreté a été réduit, les indicateurs de santé sont meilleurs et le Rwanda est après l'île Maurice le pays africain le plus favorable pour "faire des affaires", selon la Banque mondiale. Ce n'est pas la monnaie nationale, mais le leadership politique de Paul Kagame,  qui a permis au Rwanda de réaliser des performances qui le situent désormais dans le club fermé des pays les mieux gérés d'Afrique subsaharienne.

Le cas de la République démocratique du Congo

 

Concernant la République démocratique du Congo, jusqu'en 1967, le pays utilisait le franc congolais. Cette monnaie héritée de la colonisation fut remplacée par le zaïre avec un taux de conversion de 0,50 dollar des États-Unis pour 1 zaïre. Relancé en juin 1998, le franc congolais (CDF) valait 0,72 dollar américain. Au , il fallait 561,320 francs pour obtenir 1 dollar américain. Au , il fallait 771,0750 francs pour obtenir 1 dollar américain.  « La monnaie congolaise, introduite en juin 1998, avait déjà perdu toute sa valeur trois ans plus tard, passant de 1,3 FC en juin 1998 à 940 FC pour 1 dollar en avril 2013. Depuis une dizaine d’années, elle ne s’est plus jamais relevée, expliquant ainsi le développement rapide de la dollarisation qui a atteint actuellement 90 à 95 pour cent de l’économie » (Noël K. Tshiani, 2013). Le CDF s'est déprécié de 100 000 % sur quinze ans. Le 5 août 2016, 1 dollar étatsunien valait 1042,12 CDF. Fin décembre 2017 pour obtenir 1 dollar américain, il faut plus de 1601,63 CDF. En un an, la franc congolais a perdu 32% de sa valeur par rapport au dollar des États-Unis.

 

Taux de change Franc congolais (CDF) /U.S. dollar entre 1998 et 2017

 

Date

Taux de change CDF/US$

Taux de change

US$/CDF

Juin 1998

1,38

0,724637681

Déc. 1998

4,160299778

0,240367294

Déc. 1999

4,493100166

0,222563478

Déc. 2000

47,26250076

0,021158423

Déc. 2001

304,4700012

0,003284396

Déc. 2002

333,3251038

0,003000074

Déc. 2003

375,0000000

0,002666667

Déc. 2004

440,5000916

0,002270147

Déc. 2005

440,0000916

0,002272727

Déc. 2006

540,0001221

0,001851851

Déc. 2007

549,7501221

0,001819008

Déc. 2008

640,2894897

0,001561794

Déc. 2009

907,1853027

0,001102311

Déc. 2010

915,1295776

0,001092741

Déc. 2011

910,8209839

0,001097911

Août 2012

920,8209839

0,001085987

Décembre 20161215,590,00082265
Décembre 20171601,630,00062436

 

En République démocratique du Congo, pays doté de ressources naturelles incommensurables, la valeur du franc congolais ne cesse donc de dégringoler. À l’enlisement politique sans fin se greffe une crise économique pernicieuse et tentaculaire. D’après la Banque mondiale la croissance du pays a presque été divisée par 3 en un an : passant de 7% en 2015 à 2,5% 2016 en moyenne. Le franc congolais a perdu plus de 50 % de sa valeur par rapport au dollar américain. La mauvaise tenue des cours du cuivre- principale source de devises alliée à la baisse de la croissance chinoise – principal acheteur du cuivre congolais ont plongé le pays dans une pire crise. Dans l’immédiat, le pays a besoin d’argent frais. Le FMI a été sollicité à cet effet – alors que les entreprises minières sont invitées à rapatrier en devises – 40 % de leurs revenus ….

Les méfaits se répercutent chaque jour sur une population pourtant réputée pour sa résilience. Pour sa survie, elle s'en remet aux transferts des congolais partis chercher fortune à l'étranger.

Durant toute l’année de 2017, le marché de change a enregistré une légère stabilité pour laquelle, le flottement à titre indicatif entre le dollar et le franc congolais s’est situé dans l’intervalle de 1498 et 1660 fc pour un dollar américain. Cette situation est due à une forte demande des devises pour raison d’importation à l’étranger que les banques commerciales n’ont pas pu mobiliser en grande quantité. Bien que l’écart du marché de change interbancaire et parallèle soit variant, il n’en demeure pas moins que les efforts de la stabilité du taux

Le cas du Zimbabwe

À la même époque le Zimbabwe était considéré comme un pays prospère. Aujourd'hui il est ruiné par la politique économique de Robert Mugabe et la monnaie du Zimbabwe ne vaut plus rien. Personne n'a plus confiance en cette monnaie. Si les banknotes de ce pays font le bonheur des collectionneurs, ils ont longtemps été abandonnés par les Zimbabwéens qui font désormais leurs transactions commerciales en dollar américain ou en rand sud-africain.

 

Image 2. Billet de banque de 50 000 milliards de dollars du Zimbabwe

Image 3. Billet de banque de 100 000 milliards de dollars du Zimbabwe

Le 15 juin 2015, la Reserve Bank of Zimbabwe (RBZ) a annoncé la « démonétisation » de sa monnaie nationale - le dollar zimbabwéen – qui n’est plus utilisé en raison de l’hyper inflation (1000% par an avec un sommet surréaliste de 231 000 000 % en 2008). Le taux de remplacement du dollar zimbabwéen  a été de  1 dollar américain contre 35 millions de milliards de dollars zimbabwéens. Pour les espèces, la conversion au guichet a été de : 1 dollar américain pour 250 millions de milliards de dollars zimbabwéens.

On pourrait citer d'autres exemples de descente aux enfers de monnaie nationale en Afrique à l'instar notamment de Madagascar, de Mauritanie, de l'Angola, etc.

Dans la Zone Franc, l'existence du franc CFA,  n'empêche pas les responsables politiques de gérer correctement leur pays, de sortir de l'économie de rente, de diversifier leur économie, d'assurer le bien-être économique et social de leur population, d'assurer leur développement humain en un mot. De l'Afrique de l'Ouest aux Comores en passant par l'Afrique centrale les populations rencontrent les pires difficultés pour vivre en raison du délitement des États, de la défaillance des services publics et de la criminalisation de pans entiers des secteurs économiques et sociaux, etc. Les jeunes n'ont plus d'autres projets que de fuir un continent qui ne leur réserve plus rien.

Partout :

- l'accès à l'eau potable est défaillant ;

- l'accès aux soins de santé primaire est impossible ;

- la qualité de l'éducation est médiocre ;

- l'insécurité économique est grandissante ;

- la diversification de l'économie reste un mirage ;

- les finances publiques sont en berne ;

- la dette souveraine explose ;

- la croissance économique reste instable ;

- hors du secteur des ressources naturelles, la production est famélique ;

- pour nourrir leur population les pays sont obligés de recourir aux importations alimentaires.

 

Sur quoi va-t-on asseoir la valeur de la monnaie nationale ? Avec quels gestionnaires ? Ceux qui ont conduit les États à la ruine ? Ceux qui, dans la CEMAC, ont organisé le pillage de la Banque des États d'Afrique Centrale ?(1)

La valeur d'une monnaie se détermine comme le cours du cacao ou du café sur le marché : elle dépend  du prix du marché. Le cours d'une devise par rapport à une autre varie en permanence. Un pays qui a une économie faible, aura une monnaie faible. Un pays qui a une économie mal gérée verra la confiance en sa monnaie largement déprimée. Un pays qui est hyperendetté verra la valeur de sa monnaie par rapport s'étioler au jours le jour, etc.

La valeur du franc CFA est liée à celle de l'euro. Au terme d’un accord avec le Trésor public français, ce dernier centralise 40 % des réserves de change des banques centrales de la zone franc ; en contrepartie, l'institution garantit la convertibilité du franc CFA sur la base d'une parité fixe : 1 euro = 655,957 francs CFA. Ce qui protège de la variation des changes. Un autre facteur est déterminant dans la formation de la valeur d’une monnaie : le niveau des taux d’intérêt. Si un pays offre des taux d’intérêt élevés, les placements dans cette monnaie sont rémunérateurs pour les investisseurs internationaux ; cela soutient le cours de la monnaie. Mais la valeur d’une monnaie repose aussi sur la confiance que l’on accorde à un pays, sur l’importance de sa richesse, sa stabilité politique et juridique, l'état des comptes publics, la situation de la balance des paiements, sa croissance économique, etc. Ce sont les critères que prennent en compte les agences de notations comme Moody's, Standard & Poor's, Fitch et les sociétés d'assurance-crédit publiques et privées comme Atradius, la COFACE, Euler Hermes, Ducroire S.A., etc. Si un pays a, par exemple, des déficits commerciaux (flux de marchandises) importants et/ou sa balance des paiements (flux de capitaux) fortement dégradée, sa monnaie verra sa valeur dépréciée. En effet personne ne voudra de sa monnaie.  S'agissant des échanges commerciaux, le développement du commerce international favorisé par la mondialisation pourrait laisser croire que la plupart des régions exportent et importent massivement vers les autres régions du monde. Cette vision n'est pas confirmée par les faits. 

En effet, l'observation montre une forte polarisation géographique des échanges, sauf en Afrique.  Il existe aujourd'hui, en Afrique, 14 blocs commerciaux pour, en principe, " favoriser l'intégration économique ". Mais le constat est que le commerce intra-africain ne représente que 10% à 12% du total du commerce du continent contre 40% en Amérique du Nord et 60% dans l'Union Européenne. Plus de 80% des exportations africaines partent à l’étranger, principalement vers l’Union Européenne, la Chine et les États-Unis. À cela s’ajoutent des règles commerciales complexes et contradictoires, les restrictions douanières et des infrastructures en mauvais état (Banque Mondiale, CEA). Il n’est donc pas surprenant que les échanges intra-africains n’aient presque pas progressé ces dernières décennies selon Banque Mondiale.

Les États africains font preuve « d’une réticence évidente à donner des moyens d’action  à ces institutions, citant  les risques liés à la perte de souveraineté et à la réduction de la marge de manœuvre dans le choix des politiques.» La perte de souveraineté monétaire il faudra pourtant l'accepter avec la mise en place de la monnaie unique africaine. Sortir de la zone Franc Cfa pour adhérer à la monnaie unique africaine, c'est "déshabiller Saint Pierre pour habiller Saint Paul"; c'est comme sortir en mer alors qu'une grosse tempête pointe à l'horizon. C'est une chimère de penser que l'institution qui aura la charge de gestion de la monnaie unique sera moins rigoureuse que les institutions de la Zone franc.

Il en résulte « des institutions régionales affaiblies qui ne remplissent pour l’essentiel que des fonctions administratives.»   

Par ailleurs, lorsque des pays ont des échanges importants entre eux, les valeurs de leur monnaie sont souvent liées entre elles et la plus importante entraîne les autres : "Sur le marché des changes, le cours de certaines devises évolue en partie ou même intégralement en suivant celui de l’euro : c’est le cas des monnaies d’Europe centrale et de l’Est, de la livre britannique - dont plus de 80 % des variations sont liées à celles de l’euro -, ou des monnaies scandinaves", explique Jean-Pierre Patat, conseiller au Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii) et ancien directeur général chargé des études et des relations internationales de la Banque de France.

Si certains Chefs africains pensent que l'appartenance à la zone franc attenue la souveraineté de leur pays, alors que dire de la présence de militaires étrangers qui stationnent en permanence sur leur territoire depuis les premiers jours des indépendances.

Les velléités d'indépendance monétaire brandies par certains Chefs d'État ressemblent à un chantage, à des manœuvres pour que la puissance tutélaire, la France, les laisse tranquille.

Si le franc CFA empêche le développement économique et social de leur pays, il faut en tirer les conséquences et quitter le zone franc. On n'a pas besoin de l'autorisation de la France pour le faire. Sékou Touré l'a fait ; la Guinée est toujours là. Il faut douter de la volonté de ces chefs d'État d'aller jusqu'au bout. De grâce, qu'on arrête le chantage.

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Note : (1)

http://www.jeuneafrique.com/139082/societe/d-tournements-la-beac-l-autre-scandale/

http://www.jeuneafrique.com/201173/economie/exclusif-hold-up-la-beac/

http://koaci.com/detournement-beac-eclaboussees-grosses-tetes-tombent--5259.html

http://www.journalducameroun.com/scandale-a-la-beac-19-milliards-de-fcfa-detournes/

http://gabonreview.com/blog/beac-les-auteurs-du-detournement-du-bep-condamnes/

http://www.20minutes.fr/politique/644998-20101229-politique-wikileaks-bongo-detourne-argent-notamment-profits-partis-francais

http://www1.rfi.fr/actufr/articles/117/article_84936.asp

http://www.slateafrique.com/69/de-la-francafrique-la-francafric

https://www.romandie.com/news/Le-pari-risque-du-Rwanda-sur-la-route-de-la-prosperite/819505.rom

http://www.bibliotheque.auf.org/doc_num.php?explnum_id=239

https://www.lesechos.fr/29/08/2016/LesEchos/22264-101-ECH_l-avenir-du-franc-cfa---un-dilemme-monetaire--entre-stabilite-et-croissance.htm

http://www.savoirs.essonne.fr/thematiques/les-hommes/economie/monnaie-forte-ou-faible-quel-interet/complement/resources/?cHash=ab7555b73af538a1163fdcce962ac156

https://www.aef.asso.fr/publications/revue-d-economie-financiere/110-varia